Regard d'un homme libre sur l'actualité régionale, française et internationale...
"La révolution a produit une manière de penser. Bien des cerveaux pétris par le siècle passé en conservent des habitudes si profondes que líon peut parier pour la déraison et pour la démence à chacun des raisonnements qu'il leur plaît de former.On ne leur conteste ni talent ni science, ni distinction personnelle. Mais les plus distingués sont quelquefois les plus absurdes. J'ai sous les yeux la Correspondance de deux de ces hommes qui furent conseillers de quelques-uns de ceux qui rêvent de nous orienter. Eh bien ! ces derniers méritent d'être éconduits justement parce que les premiers - leurs sources - ne sont dignes díaucune foi. Cependant Gobineau et Tocqueville, nés de bon sang français, étaient bien placés dans la vie. Ils eurent ce bonheur de servir leur pays dans de grandes affaires. Ils n'en furent pas moins, pour la direction des esprits ou pour leur conduite, de nul secours.
Bien que le talent littéraire fût supêrieur chez l'un et chez l'autre, leurs idées politiques et morales font un ensemble inférieur au néant, car elles sont pernicieuses. Le comte de Tocqueville crut à l'avenir de l'égalité et même de la Liberté, et ses Ètudes de l'ancien régime français ou du nouveau régime américain,
riches de fines vérités de détail, laissent fuir líintelligence du tout et nous trompent, de fond en comble, sur un avenir qui est notre présent. [...]
La postérité de Tocqueville et de Gobineau nous propose l'héritage de sa faiblesse. En quels termes et dans quel esprit elle fait ces propositions ! Ah ! si nous pouvions nous tromper comme elle sur líhistoire de France ! Si nous pouvions refaire ses grossières erreurs sur la nature du gouvernement ! Ou, si, trop avertis pour tomber dans les embuscades politiques où elle culbuta, nous pouvions nous embouteiller dans son imp asse philosophique ! Quelle satisfaction ! Quelle consolation ! La précieuse semence du flambeau qui doit égarer passerait ainsi à des coureurs pleins de vie ! Nous sommes dÈsolÈs de dÈcevoir ces espÈrances et de paraître même leur manquer de respect. Mais la vérité et nos Maîtres resteront les plus forts. La mauvaise Èducation du pays pendant deux ou trois quarts de siècle ne compense pas une tradition vénèrable. À la tradition de l'erreur, de quelque professeur de déroute quíelle provienne, notre réponse est invariable. C'est NON."
(Charles Maurras, Action Française , 26 novembre 1908)